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de Capucine11
Découvrez la vallée de la Loire et ses nombreux châteaux
au travers de son Histoire... et de ses petites histoires.

Quand nous avons parlé des Plantagenêt, nous sommes partis en croisades à plusieurs reprises : avec Aliénor d’Aquitaine et Louis VII, puis avec Richard Cœur de Lion, sans oublier la « croisade des enfants » (voir articles 32 – 36 – 37). Revenons un peu sur ce thème …
Nous avons vu qu’un pèlerinage en Terre Sainte n’était pas une promenade de santé… loin de là ! Il durait plusieurs années et les pèlerins devaient parcourir près de douze mille kilomètres aller-retour à pied et prendre des bateaux pas toujours très sûrs pour traverser la mer Méditerranée. Ils étaient ensuite débarqués à Saint-Jean-d’Acre et devaient se rendre également à pied sur les lieux saints. Les convois partaient deux fois par an, au printemps et en automne.
Mais les pèlerins chrétiens en route vers Jérusalem sont régulièrement victimes d’exactions voire d’assassinats. Entre les brigands locaux et les croisés aux buts peu louables, les pèlerinages deviennent parfois tragiques, beaucoup de pèlerins n’en reviennent pas ou n’arrivent même pas jusqu’en Terre Sainte tellement les dangers sont nombreux.
Tout cela amène le pape Urbain II à prêcher la première croisade, nous sommes en 1095.
le pape Urbain II prêchant la 1ère croisade
Il demande au peuple chrétien d’Occident de prendre les armes afin de venir en aide aux chrétiens d’Orient. Cette croisade a comme cri de ralliement « Dieu le veut !» et tous ceux qui y prennent part sont marqués par le signe de la croix, devenant ainsi les « croisés ». Cette action aboutit en 1099 à la prise de Jérusalem par les troupes chrétiennes de Godefroy de Bouillon.
Godefroy de Bouillon
Godefroy de Bouillon est désigné « Roi de Jérusalem » par ses pairs, titre qu’il refuse, préférant celui « d’Avoué du Saint Sépulcre », car il ne voulait pas porter une couronne d’or là où le Christ avait porté une couronne d’épines
Godefroy de Bouillon, "Avoué du Saint-Sépulcre"
(son frère et successeur, Baudouin 1er, par contre, refusera de se contenter de ce titre et s’intitulera « Roi de Jérusalem »). Il va très vite organiser la protection des biens du Saint-Sépulcre ainsi que de la communauté des chanoines en créant une institution constituée de chevaliers, appelés « chevaliers du Saint-Sépulcre ».
Une autre institution est créée, « l’ordre de l’Hôpital », chargée d’abord de défendre les pèlerins malades dans les hôpitaux, puis qui devient militaire pour combattre les sarrasins.
les Hospitaliers
Quand par la suite cet ordre est chargé de s’occuper des pèlerins venant d’Occident, naît alors l’idée de créer une « milice du Christ » qui ne s’occuperait que de la protection de la communauté de chanoines du Saint-Sépulcre et des pèlerins sur les chemins de la Terre Sainte, milice avec donc une fonction purement militaire de protection des pèlerins.
Le Roi Beaudouin II octroie aux « Pauvres Chevaliers du Christ » (c’est ainsi qu’on les nomme) une partie de son palais de Jérusalem, à l’emplacement du « Temple de Salomon », qui donne par la suite le nom de « Templiers » ou de « Chevaliers du Temple ». C’est ainsi que prend naissance « l’ordre du Temple ».
Baudouin II donne une partie de son palais, le Temple de Salomon
Il est créé en 1119 par Hugues de Payns qui en devient le premier « Maître ».
Celui-ci, pour étendre la notoriété de la milice au-delà de la Terre Sainte, accompagné de cinq autres
chevaliers, embarque pour l’Occident afin de porter un message au pape et à Bernard de Clairvaux, personnage très influent de l’Eglise.
Ce voyage a trois objectifs :
- faire reconnaître la milice par l’Eglise et lui donner une règle
- donner une légitimité aux actions de la milice, puisque la dénomination de « moine-chevalier » pouvait être en contradiction avec les règles de l’Eglise et de la société en général
- recruter de nouveaux chevaliers et obtenir des dons qui feraient vivre la milice en Terre Sainte.
Une tournée en Occident s’organise. Elle commence par l’Anjou, passe ensuite par le Poitou, la Normandie, l’Angleterre, la Flandre et la Champagne. Ils reçoivent de nombreux dons… L’ordre commence à tisser sa toile !
Quant à l’Eglise, elle justifie la possibilité de concilier « guerre et prière » de la manière suivante :
« Faire la guerre pour des motifs matériels est illicite, mais la faire pour la gloire du Christ devient licite. Saint Bernard les considère comme la « milice du Christ »… »
C’est au concile de Troyes, en 1128, à la demande de Bernard de Clairvaux (Saint Bernard) que l’ordre est véritablement créé avec sa règle qui en régit le fonctionnement. Et ce n’est qu’en 1147 que le pape octroie la croix pattée rouge aux Templiers.
Auparavant, ils étaient seulement vêtus d’un manteau blanc.
Cette croix est cousue sur l’épaule gauche de leur vêtement.
Il y aura toujours une rivalité féroce entre ce nouvel ordre du Temple et l’ordre de l’Hôpital, d’autant plus forte que les Templiers sauront mieux tirer leur épingle du jeu que les Hospitaliers, ils deviendront de solides hommes d’affaires…
et immensément riches !
Templier et Hospitalier
A partir de ce moment là, tous les pèlerins, riches et pauvres, ont droit à la protection des Templiers. Ces derniers vont aussi participer aux croisades, pèlerinages armés, pour effectuer la garde rapprochée des souverains d’Occident :
- ils vont ainsi prêter main forte (en 1147) à l’armée du Roi Louis VII
(accompagné d’Aliénor d’Aquitaine) attaquée dans les montagnes d’Asie Mineure durant la deuxième croisade
- lors de la troisième croisade (1189-1192) les Templiers et les Hospitaliers assurent respectivement l’avant-garde et l’arrière-garde de Richard Cœur de Lion
- lors de la cinquième croisade la participation des ordres militaires, et donc des Templiers, sera décisive dans la protection des armées royales de Louis IX (Saint-Louis).
Seule force militaire bien organisée avec une véritable unité de commandement et une discipline stricte, ces moines soldats encadrent donc des troupes féodales souvent désordonnées qui formaient les armées des croisades : placés en avant-garde de toutes les attaques, en arrière-garde de toutes les retraites, gênés par l’incompétence ou les rivalités des princes commandant ces armées d’aventure, ils perdront en deux siècles plus de 20 000 des leurs sur les champs de bataille !
Les « pauvres Chevaliers du Temple », nous le verrons la prochaine fois, sauront s’organiser efficacement et deviendrons… immensément riches !
A la révolution, Fontevraud est l’abbaye la plus riche et la plus puissante du royaume. Elle est alors pillée, ravagée, partiellement incendiée. Les ordres sont de la supprimer entièrement… Le prieuré des moines est ainsi détruit en 1793, et le reste doit suivre !
C’est Napoléon qui va sauver les bâtiments encore existants de la destruction totale.
En 1795, quand plusieurs propositions de transformation et de réaffectation de l’abbaye sont avancées, trois destins possibles sont discutés :
- aménager l’ancienne abbaye en hospice
- en fabrique de toile à voiles
- ou en maison de détention
Hospice, usine, prison : c’est la dernière destinée qui sera retenue pour Fontevraud, comme d’ailleurs pour d’autres abbayes à la même époque, Clairvaux ou le Mont-Saint-Michel.
L’abbaye est ainsi reconvertie en prison de 1804 à 1814.
La transition s’effectue sans trop de difficultés, au point que certains lieux gardent leur fonction primitive :
- l’hôpital de la Centrale est logé à Saint-Lazare (cloître des lépreux puis des malades en général)
- le prétoire, c'est-à-dire le tribunal intérieur à la prison, dans la salle capitulaire
- les cellules de l’ancien « rigoir » (sorte de geôle monastique) deviennent tout
naturellement le mitard des prisonniers.
les "cages à poules"
- les prisonniers dormaient dans les étages… dans les anciens dortoirs des moniales
Par contre, l’abbatiale est utilisée comme ateliers. Elle est alors réaménagée pour pouvoir les accueillir sur trois étages. On construit des planchers et on supprime les coupoles pour récupérer de la place. Sur les murs de la nef se voient encore les traces de boulins de ces anciens étages.
Les cloîtres deviennent des cours pour les promenades, et des galeries sont construites devant l’appartement de l’abbesse (vous souvenez-vous ? avec la belle cheminée !) pour surveiller les prisonniers.
Le réfectoire est divisé en deux étages : l’étage supérieur devient un dortoir, et le rez-de-chaussée un atelier.
Enfin, les tours des enceintes sont fortifiées pour devenir des miradors.
La nouvelle prison est conçue pour pouvoir accueillir environ 700 détenus. Il y en aura en fait bien davantage, jusqu’à 1800 prisonniers, hommes, femmes et enfants, c’est dire leurs conditions de vie !
C’était une des plus dures prisons de France, on y comptait en moyenne deux morts par semaine. Les prisonniers travaillaient plus de douze heures par jour dans divers ateliers, où l’on fabriquait notamment des boutons, à partir du nacre des coquillages, des gants, des filets, des couvertures pour l'armée. Cette véritable manufacture assurait également la transformation du chanvre et du lin.
graffitis des prisonniers
La Centrale de Fontevraud a inspiré un écrivain d’extrême gauche qui a beaucoup critiqué, entre autres, la politique carcérale en France, je veux parler de Jean Genet.
Dans son roman « le miracle de la rose », il cite la prison de Fontevraud comme une des plus terribles de France, bien qu’il semble n’y avoir jamais séjourné (il n’apparaît sur aucune liste d’écrous).
Ce roman met en parallèle ses propres années de prison, entre autres à la colonie pénitentiaire de Mettray et sa fascination pour un assassin. Un roman bien sûr très critiqué à sa parution en 1946.
En voici un extrait :
« De toutes les Centrales de France, Fontevrault est la plus troublante. C'est elle qui m'a donné la plus forte impression de détresse et de désolation, et je sais que les détenus qui ont connu d'autres prisons ont éprouvé, à l'entendre nommer même, une émotion, une souffrance, comparables aux miennes. Je ne chercherai pas à démêler l'essence de sa puissance sur nous : qu'elle la tienne de son passé, de ses abbesses filles de France, de son aspect, de ses murs, de son lierre, du passage des bagnards partant pour Cayenne, des détenus plus méchants qu'ailleurs, de son nom, il n'importe, mais à toutes ces raisons, pour moi s'ajoute cette autre raison qu'elle fut, lors de mon séjour à la Colonie de Mettray, le sanctuaire vers quoi montaient les rêves de notre enfance. »
La Centrale sera aussi un endroit idéal de 1940 à 1944 pour cacher des résistants contre le nazisme.
Fontevraud reste une prison jusqu’en 1963. Quelques détenus restent toutefois jusqu’en 1985 afin d’aider à la restauration de l’abbaye quand elle est rendue aux monuments historiques pour devenir une entreprise culturelle et touristique gérée par le « Centre Culturel de l’Ouest », dans lequel coopèrent l’Etat et la Région Pays de Loire.
Ainsi s’achève notre visite à Fontevraud… Il est temps maintenant de reprendre le fil de notre histoire… la prochaine fois…
Retrouvons-nous aujourd’hui pour une dernière promenade dans l’abbaye de Fontevraud.
Nous avons vu que l’abbaye a bénéficié des dons de généreux donateurs, notamment de ses voisins, les Comtes d’Anjou, qui sont à l’origine de la dynastie des rois Plantagenêt d’Angleterre avec Henri II.
Rappelons en deux mots qu’ils ont régné sur l’Angleterre de 1154 à 1399. Pourtant leur présence en Anjou reste très forte. Grâce à son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, Henri II rassemble un vaste territoire et devient l’homme le plus puissant de son temps.
Toutefois, il doit affronter les complots incessants contre lui de sa femme et ses fils, avides et pressés de prendre le pouvoir et finit sa vie seul, abandonné de tous dans sa forteresse de Chinon (voir articles de 33 à 39). Il meurt pendant l’été 1189 et est inhumé dans l’urgence à Fontevraud, non loin de Chinon. Il fait ainsi de Fontevraud la nécropole de sa dynastie.
Après avoir fait de nombreuses retraites à l’abbaye, Aliénor d’Aquitaine s’y retire en 1200 après la mort sur le champ de bataille de son fils préféré Richard Cœur de Lion, lui aussi enterré à Fontevraud.
Elle se retire, tout en participant encore activement à la vie « politique » de son temps. Aliénor meurt en 1204 à l’âge de 80 ou 82 ans et rejoint son époux et son fils Richard, après avoir commandé leurs gisants et le sien.
Qu’est-ce qu’un gisant ? C’est une sculpture funéraire représentant le défunt couché, mais vivant ou endormi. Réservé aux notables, c’est l’élément principal de décoration du tombeau.
Les premiers gisants montrent souvent le personnage debout, c’est le cas ici pour Henri II.
On le voit à la manière dont tombe le plissé des vêtements. Les plis de son manteau tombent raides vers ses pieds (voir l’image).
Alors qu’à côté de lui, Aliénor est représentée couchée et le drapé tombe naturellement et souplement.
Elle tient dans ses mains un livre ouvert pour rappeler qu’elle était toute sa vie l’amie des poètes et troubadours.
Leur fils Richard et leur belle-fille Isabelle d’Angoulême (femme de Jean sans terre) sont également représentés couchés. Le plissé de leurs vêtements ondule bien dans ce sens.
Le gisant d’Isabelle d’Angoulême, plus petit, visiblement différent des trois autres a été réalisé plus tard.
A l’origine, ces quatre gisants, que nous pouvons voir maintenant dans la nef, se trouvaient dans la crypte accompagnés de deux autres, aujourd’hui disparus : Jeanne d’Angleterre, fille d’Henri et d’Aliénor et le fils de Jeanne, Raymond VII de Toulouse.
Selon la tradition, ils étaient représentés les pieds vers l’Orient et Jérusalem.
Voici une gravure nous montrant le tombeau d’origine et ses gisants.
Le fond est décoré d’une fresque, assez bien conservée, avec les armoiries et emblèmes des Plantagenêt (croix, lions) et les noms d’Henri, Aliénor, Richard, le dernier étant illisible (probablement Isabelle). Cette fresque et les gisants sont les seules choses qui nous restent du tombeau. Celui-ci ainsi que les deux gisants manquants ont été détruits à la révolution et la crypte comblée (ce qui a d’ailleurs protégé la fresque).
Sous le transept de l’église se trouve le « cimetière des rois » qui conserve le corps de huit princes et princesses d’Angleterre mais aussi des urnes contenant le cœur de Jean sans terre, d’Isabelle d’Angoulême et de leur fils Henri III.
Jean sans terre, ayant perdu ses possessions françaises, est le premier
Plantagenêt à être enterré en Angleterre. Ses successeurs resteront bien sûr aussi là-bas. Nos amis anglais aimeraient bien d’ailleurs récupérer les autres membres de la famille, qui se trouvent
à Fontevraud et leurs gisants… Ils nous les disputent âprement ! (allons, allons ! Messieurs les Anglais ! Soyons raisonnables, laissez-les
nous ! Nous n’allons quand même pas recommencer la guerre !)
Nous avons, en effet, un passé suffisamment belliqueux comme cela avec nos amis anglais, des guerres qui ont commencé précisément entre la dynastie Plantagenêt et les Rois de France (Philippe-Auguste en particulier) et s’apprêtent à durer encore plus de cent ans…! ce que nous verrons bientôt…
Mais auparavant, il nous reste à voir la prochaine fois ce qu’il est advenu de l’abbaye de Fontevraud…
Nous venons de quitter la cuisine-fumoir du XIIe siècle, allons faire un tour maintenant dans l’église abbatiale construite à la même époque, de 1105 à 1160.
L’ordre fontevriste étant dédié à la Vierge Marie, il va de soi que l’église sera placée sous le vocable de « Notre Dame ».
Regardons d’abord le chevet (côté extérieur qui délimite le chœur).
Il est orienté à l’Est, vers le lever du soleil qui représente la résurrection et la lumière de Dieu sur le monde. De plus, celui-ci est percé de grandes verrières qui le rendent très lumineux. Conçu en forme de triangle, il est composé d’une grande abside centrale à laquelle s’assemblent par un déambulatoire cinq absidioles (voir l’image).
Sa structure ascensionnelle, en escalier, fait porter le regard vers le haut, vers le clocher dont le
poids est réparti sur le chœur et les absidioles.
Le chevet signifie la tête et sa forme en triangle suggère le corps du Christ. La grande absidiole a une forme de cercle, or le cercle n’a ni début ni fin et représente donc Dieu.
Côté ouest se trouve la façade de l’église et son entrée principale.
Très sobre, elle nous montre de très belles voûtes romanes au-dessus des ouvertures, magnifiques dans leur simplicité.
La seule décoration réside en une frise sur la voûte extérieure du portail et sur les chapiteaux qui la supporte.


Ce sont des chapiteaux pour la plupart« animaliers » ; ils nous montrent des monstres ou animaux finement sculptés entourés de végétaux. Ces monstres ont pour fonction de faire peur et de prévenir ceux qui entrent dans l’église que le diable doit rester dehors…
Un des chapiteaux est « historié », c'est-à-dire qu’il montre un ou des personnages humains. Regardons-le : le personnage de gauche se fait mordre par un serpent, qui représente
le diable. Son épée à la main, il essaie de se défendre. C’est la lutte du bien contre le mal…qui doit rester… dehors !
Rentrons maintenant dans la nef.
Elle est constituée de quatre travées, construites dans le style roman poitevin et très influencée par l’Orient.
Rappelons-nous que les rois Plantagenêt étaient de généreux donateurs pour l’abbaye et ont financé en particulier la construction de l’église. Aliénor d’Aquitaine, qui a participé à la croisade, en a ramené un goût nouveau pour tout ce qui est byzantin… Les maîtres d’œuvre de l’époque, habitués aux voûtes romanes, ont dû revoir leur copie et leurs calculs et ont couvert la nef de quatre coupoles.
Celles-ci sont supportées par les piliers et non les murs (comme
c’était le cas pour les voûtes romanes), le poids des coupoles est réparti ainsi sur quatre points au lieu de deux pour une voûte classique. Cela permet d’ouvrir sur les côtés de vastes
ouvertures laissant pénétrer la lumière du jour. Les piliers eux-mêmes sont surmontés de chapiteaux animaliers ou historiés, décorés d’une frise, là aussi,
d’influence byzantine.
Au bout de la nef assez large, le chœur semble presque fermé car beaucoup plus étroit et élancé. Cette étonnante césure nous montre bien l’évolution de l’architecture… et des architectes !
Qu’il est beau ce chœur dans sa clarté et sa simplicité ! Couvert d’une coupole, son déambulatoire par contre est
surmonté de voûtes romanes. Endroit le plus éclairé de l’église, il reçoit toute la clarté du matin grâce à ses nombreuses ouvertures et à cette pierre de tuffeau blanche qui reflète si bien la
lumière.
Il n’est pas sans rappeler l’église de Candes Saint Martin (voir article 23) datant du XIIe siècle aussi, mais un peu plus tardive que Fontevraud. L’église abbatiale nous montre le style roman poitevin (ou Plantagenêt) alors qu’à Candes, le style fait un grand pas en avant, la voûte se brise et s’élève toujours plus haut dans ce qui est maintenant le style « gothique Plantagenêt ». Mais quelle similitude dans la pureté, la simplicité et la clarté !
Comparez sur ces images…
Fontevraud Candes-Saint-Martin
Nous avons fait ici le tour de l’église abbatiale. Je vous donne un dernier rendez-vous à Fontevraud la prochaine fois où nous retrouverons nos amis Plantagenêt et saurons ce qu’il est advenu par la suite de Fontevraud, avant de reprendre notre voyage dans l'histoire... à bientôt !
Restons encore dans le cloître des moniales, dit le « Grand Moustier », dans lequel nous avons vu la salle capitulaire (article 43).
Dans l’autre partie du cloître, en face, se trouve le réfectoire, accolé à la cuisine.
C’est dans cette salle de 46 m de long (non chauffée) que se retrouvent deux fois par jour toutes les moniales pour leurs repas quotidiens.
Le réfectoire répond à une organisation bien précise. Les moniales prennent place selon leur ancienneté à des tables qui longent les murs, l’abbesse et la Grande Prieure sont placées au fond de la salle au balcon (que vous voyez tout au fond sur l’image). Proche de celle-ci se trouve également une chaire (à l’emplacement de la porte actuelle), dans laquelle une des plus jeunes moniales fait la lecture d’extraits de la bible pendant que les autres mangent dans le silence le plus recueilli.
Il arrive parfois qu’une moniale, punie pour avoir commis quelque faute, doive rester le temps du repas allongée à plat ventre par terre, les bras en croix, sur le sol froid… surplombée par l’abbesse qui peut la surveiller du haut de sa galerie !
Si nous ressortons côté extérieur au cloître, nous nous retrouvons dans les jardins de l’abbaye.
Pour pouvoir se retirer du monde, les moniales essaient de vivre en autosuffisance. Elles essaient donc de produire tout ce dont elles ont besoin, d’où l’importance des jardins.
Ceux-ci sont organisés géométriquement et symétriquement.
On y fait pousser :
- des plantes médicinales, pour se soigner
- des plantes d’agrément pour fleurir les autels
- des plantes potagères ou vivrières (céréales, légumes, grains)
- des plantes à boisson (bière et vin) (il faut bien vivre un peu !)
- des plantes techniques, à fibres, pour tisser les toiles et les vêtements
Et bien sûr, on cultive aussi un verger, pour les fruits.
En arrière-plan du jardin, c’est l’extérieur du réfectoire que nous pouvons voir, prolongé sur sa gauche par un drôle de bâtiment au toit en écailles de tortue, surmonté d’une pyramide et de petits clochetons à l’étrange allure néo byzantine. Ce dernier est relié au réfectoire par une porte.
Longtemps ce petit bâtiment passait pour être une chapelle funéraire… ce qui prouve notre parfaite intelligence des choses et des habitudes du Moyen Âge !… Ou bien on croyait y voir la « tour d’Evraud », dans laquelle un bandit du même nom allumait un feu la nuit pour attirer ses victimes…
C’est un Anglais, paraît-il, qui nous a révélé la vérité en nous apprenant qu’il s’agissait d’une cuisine romane. Il en existe d’autres exemples en Angleterre. Rien d’étonnant à cela quand on songe que cette cuisine date du XIIe siècle, époque où les rois Plantagenêt d’Angleterre vivaient en Touraine.
L’intérieur est aussi surprenant que l’extérieur.
En entrant, cinq « alcôves » comme celle-ci nous entourent, laissant l’espace central vide et surmonté d’une haute cheminée. Comme on sait maintenant que nous sommes dans une cuisine, on s’imagine aisément un immense feu au milieu, dont la fumée sort naturellement par la cheminée centrale… Trop facile ! La vérité est beaucoup plus subtile !
Regardons l’architecture :
La cuisine est décorée de chapiteaux portant quatre arcs formant un plan carré, eux-mêmes surmontés de quatre autres petits arcs qui nous font passer à un plan octogonal. Ce n’est pas que de la déco ! Cela permet d’avoir une circulation d’air très active, donc un système de « tirage » parfaitement approprié et efficace.
Rappelez-vous ces cinq « petites alcôves » tout autour. Ce sont en fait les foyers, formant autant de grandes niches saillantes. Ils sont reliés directement à des tuyaux menant vers l’extérieur à ce que l’on pensait être des petits clochetons, donc en fait des cheminées sur plusieurs niveaux.


La fumée qui ne prenait pas son cours naturel par les tuyaux « B » (directs) (au niveau inférieur) trouvait au-dessus d’autres tuyaux « C » (au 2ème niveau) destinés à l’attirer au dehors et à enlever l’excès de chaleur ou de fumée. Puis enfin le gros tuyau central « D », ouvert au sommet de la pyramide octogonale faisait échapper la buée qui pouvait se former dans la cuisine (Non, non ! nous n’avons pas inventé la hotte aspirante !)
Quant à l’espace central, il était très probablement occupé par une table sur laquelle on pouvait couper les viandes ou poissons, et servait de plan de travail en somme.
A cette époque, on conservait beaucoup les aliments en les fumant. Les forêts étaient giboyeuses et la Loire pullulait de saumons. La cuisine faisait donc office de fumoir pour conserver viandes et poissons, d’où l’intérêt d’un aussi bon système de tirage.
Avons-nous fait mieux par la suite ? Si l’on en croit Viollet le Duc (architecte du XIXe, spécialiste de restaurations) dans l’extrait qui suit, il semble bien que non :
« Aujourd’hui nous sommes visiblement loin des temps barbares où l’on savait satisfaire aux besoins vulgaires de la vie ; dans nos châteaux et nos grands établissements publics, nous plaçons nos cuisines au rez-de-chaussée ou dans les caves, de façon à répandre dans le logis l’odeur nauséabonde qui s’échappe de ces officines ; ou bien, si nous les disposons dans des logis séparés, les règles de la bonne architecture veulent qu’elles occupent les communs, c'est-à-dire des ailes presque toujours éloignées du corps de logis principal, si bien qu’il faut apporter les mets à travers de longs couloirs, et que tout ce qui est servi sur table ne peut conserver qu’une fade tiédeur entretenue par des réchauds. »
Datant de la même époque que la cuisine romane, nous verrons la prochaine fois l’église abbatiale…
On se demande parfois à qui s’adresse le culte de Fontevraud !… Abbesses de la haute noblesse, auriez-vous des appartements dignes de la Cour dans l’abbaye ? Regardez donc cette image à 360° ci-dessous…En zoomant, vous pourriez presque rentrer dans la salle capitulaire, que nous allons retrouver tout de suite. Regardez au-dessus de cette salle (droit devant vous) la lucarne renaissance richement sculptée… donnant sur l'appartement de l'abbesse. Un peu incongrue dans une abbaye, vous ne trouvez pas ? Et une cheminée ! Pour le seul appartement chauffé de l’abbaye : celui de l’abbesse bien sûr !… les nonnes n’ont le droit d’avoir chaud que dans une salle commune, le « chauffoir ». Ah ! La « pauvreté » de la règle bénédictine ! Comme elle est respectée !...
(N’hésitez surtout pas à vous promener sur cette image, tournez, avancez, reculez…et mettez-la en plein écran)
Abbaye of Fontevraud - Balcony in
France
Parlant de « pauvreté » et de simplicité, rentrons une dernière fois dans cette salle capitulaire et regardons les fresques de Thomas Pot (peintes en 1563) dont elle est couverte…Là encore… modestie oblige ! Les abbesses se sont faites représenter ou rajouter chacune en leur temps sur les différentes scènes religieuses, toutes issues des familles de Bourbon et de Rochechouart.
Les peintures représentent les étapes de la passion du Christ : la cène avec le lavement des pieds, la trahison de Judas, la flagellation, le couronnement d’épines, la mort sur la croix, la mise au tombeau, la résurrection, l’ascension, la Pentecôte et la Dormition de la Vierge.
lavement de pieds
le baiser de
Judas
des rajouts sont faits parfois sur les peintures, comme ici,
au moment des guerres de religions :
regardez ce personnage au manteau bleu, visiblement rajouté,
regardant Judas embrasser Jésus... Comme il ressemble à Sully !
le futur ministre d'Henri IV, chef des protestants avant de se convertir.
Curieusement, l'abbesse représentée à
gauche de cette même scène
est probablement Louise de Bourbon, farouche opposante aux protestants...
peinte par Thomas Pot en même temps que la fresque ; elle s'intègre parfaitement dans le décor.
Par contre, celle de droite
est visiblement rajoutée avec son prie-Dieu luxueux.
Elle cache un personnage dont on ne voit plus que le pied qui
dépasse.
la
crucifixion
la mise au
tombeau
la résurrection
La plupart des abbesses sont issues des familles de Bourbon (famille royale) et de Rochechouart.
Eléonore de Bourbon
Jeanne-Baptiste de Bourbon
Les Rochechouart ? Non, ce n’est plus la famille royale… enfin presque ! On rentre maintenant dans le cercle de la favorite de Louis XIV…

- Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart de Mortemart, dite la « Reine des abbesses » car considérée comme une abbesse modèle, est la sœur de Madame de Montespan (favorite de Louis XIV)
- Louise-Françoise de Rochechouart
- la toute dernière abbesse sera Julie-Gillette de Pardaillan
d’Antin, arrière-arrière-petite-fille de Madame de Montespan et arrière-arrière-petite-nièce de la Reine des abbesses. Elle sera la dernière à quitter l'abbaye, le 25 septembre 1792,
chassée par les révolutionnaires, déguisée en paysanne. Puis l’abbaye sera pillée, ravagée, partiellement incendiée.
Hormis ses abbesses, Fontevraud recevra aussi des pensionnaires de marque, parmi lesquelles les quatre filles cadettes de Louis XV, qui sont elles aussi rajoutées sur les fresques de Thomas Pot.
robe de cour pour la petite
demoiselle
Pour faire l'économie de leur entretien à la cour et certainement aussi pour ne pas laisser trop d'influence à la reine (Maria Leszczinska) qu'une large descendance aurait pu conforter, les quatre dernières filles de Louis XV : Madame Victoire, Madame Sophie, Madame Thérèse et Madame Louise sont élevées loin de la cour, à Fontevraud de 1738 à 1750, où elles passent leurs jeunes années avant de revenir à Versailles.
Madame Thérèse ne reverra pas Versailles, elle meurt à Fontevraud et Madame Louise reviendra très marquée par la vie monacale qu'elle retrouvera plus tard au Carmel de Saint-Denis.
Le roi conserve à ses côté les aînées, auxquelles il s'est attaché, et dont l'éloignement aurait été trop douloureux, ce qui ne les empêchera pas de soutenir aux côtés du Dauphin un long combat contre les maîtresses successives de leur père, en particulier Madame de Pompadour, qu'elles appellent entre elles "Maman putain".
Vous l’aurez compris, Fontevraud devient une abbaye royale dans tous les sens du terme, de par son statut (n'a de compte à rendre qu’au roi de France pour le temporel)… et de par ses abbesses et pensionnaires ! Que dirait Robert d’Arbrissel de voir ainsi toute une vie de cour s’y installer ?
Pauvre Robert ! Lui qui voulait la boue comme sépulture, que fait-il donc là entouré de ces nobles abbesses et
pensionnaires royales ? En plein milieu de l'église abbatiale... que nous verrons très bientôt...
Avant de mourir, le fondateur de Fontevraud nomme Pétronille de Chemillé comme abbesse, ce sera la première.
Mais celle-ci ne respectera pas les dernières volontés de Robert quant à son lieu de sépulture ; il ne veut être inhumé ni dans l’église de Fontevraud, ni au cloître, mais en pleine boue.
Pétronille de Chemillé a parfaitement compris l’esprit dans lequel Robert d’Arbrissel l’a placée à la tête de la communauté (vous savez bien ! cette volonté un peu glauque de soumettre les moines à une femme). Parce qu’elle est de haut lignage, parce qu’elle est fière peut-être, elle s’efforce de faire disparaître tout ce qui pourrait rappeler la volonté d’humiliation du fondateur. Ainsi lui refuse-t-elle la boue tant désirée et l’ensevelit-elle à l’honneur, près du grand autel de Fontevraud, là où aucun culte populaire n’est possible, puisqu’au milieu d’un endroit clos. Sa troupe mixte et itinérante a suffisamment dérangé comme ça ! (voir article 40). Il ne faut surtout pas que ça recommence…
A Pétronille succède Mathilde d’Anjou, fille du Comte Foulques V d’Anjou et tante d’Henri II Plantagenêt (ça y est ! les revoilà !). Une abbesse appartenant à cette famille ne peut être qu'un bien pour la jeune abbaye encore très modeste… Les Plantagenêt vont désormais faire la fortune de Fontevraud.
C’est à cette époque que sera construite l’église abbatiale et deux couvents : le grand Moustier pour les femmes et Saint jean pour les moines.
Mais aujourd’hui je ne vais pas respecter la chronologie (une fois n’est pas coutume !), car c’est dans la salle capitulaire que nous allons pouvoir rencontrer quelques unes des abbesses.
Tout d’abord, expliquons un peu ce qu’est une salle capitulaire :
Aussi appelée salle du chapitre, c’est le lieu où se réunit ordinairement la communauté religieuse de l’abbaye.
« Capitulaire » vient du mot latin capitulum, qui veut dire "tête" ou "chapitre ".
On y règle les questions de discipline ; c’est également là que se discutent les questions matérielles, se décident l’admission des novices, ont lieu l’élection des abbesses et la réception
des hôtes de marque, sont faits le prêche, des sermons, les annonces et proclamations communiquées par l’ évêque ou le pape.
La salle capitulaire est souvent largement ouverte sur le cloître (vous le voyez sur les images, ni porte, ni fenêtres, mais de
larges ouvertures… non, non on n’a pas oublié de remplacer les fenêtres !). Elle est en contrebas de quelques marches, afin d'offrir une vue
plongeante à ceux qui restaient debout à l'extérieur lorsque l'assistance était trop importante pour être contenue dans la pièce.
Tout le monde, toutefois, n’avait pas le droit de rentrer pour assister à certains conseils… Tout le monde « n’avait pas droit au chapitre »… ce qui nous a donné cette même expression pour dire qu’on n’a pas le droit à la parole.
La salle capitulaire de Fontevraud a été construite au XVIe siècle, sous François 1er, en pleine époque renaissance.
Elle se compose de deux nefs de trois travées, délimitées par deux colonnes s’ouvrant en cœur de palmier. L’ensemble nous laisse une impression d’élégance et de légèreté, mais pas de simplicité… En effet, la salle est enrichie de décorations et d’emblèmes qui n’ont rien à envier aux châteaux royaux de la même époque, chose des plus surprenantes dans une abbaye vouée à la règle bénédictine, donc à la pauvreté et à la modestie.
Même le sol n’y échappe pas. On retrouve sur les dalles les emblèmes de deux abbesses appartenant à la famille royale : Renée de Bourbon-Vendôme (abbesse de 1491 à 1534)
et Louise de Bourbon-Vendôme, sa nièce (abbesse de 1534 à 1575). Leur succéderont Eléonore de Bourbon, Louise II de Bourbon et Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille légitimée d’Henri IV et d’une de ses favorites Charlotte des Essarts et donc demi-sœur de Louis XIII.
Regardons ces emblèmes :
- les « L » ailés surmontés de la couronne royale de Louise de Bourbon
- la salamandre, emblème de François 1er
- le blason de fleurs de lis de la famille royale
- les initiales « RB » de Renée de Bourbon.
On se demande parfois à qui s’adresse le culte de Fontevraud…
Aux murs, des fresques magnifiques peintes par Thomas Pot en 1563, représentant les étapes de la passion du Christ, nous montrerons encore la "modestie" des abbesses et
pensionnaires de l'abbaye, mais ce sera la prochaine fois...
Nous avons vu le comportement étrange, limite sulfureux, de Robert d’Arbrissel vis-à-vis des femmes, qu’il recherche pour mieux combattre la tentation qu’elles représentent… Mais qu’en est-il de ces femmes, justement ? Qui sont-elles ? Il semble qu’elles le recherchent aussi…
On les rencontre dans toutes les couches sociales, nobles et riches, ou d’origine modeste. On constate, par contre, un dénominateur commun à toutes : l’irrégularité de leur situation matrimoniale, et toutes malheureuses en ménage… (Qu’on se le dise, messieurs !)
Voyons quelques cas qui illustrent bien ce que j’avance :
- Pétronille de Chemillé tout d’abord. A elle
l’honneur !… elle sera choisie par Robert d’Arbrissel comme première abbesse. On ne trouve pas trop de détails sur elle, mais on sait qu’elle a été mariée et a eu au moins deux fils.
Etait-elle veuve, répudiée, ou fuyait-elle son mari ? Elle quitte en tout cas la maison de son père pour rejoindre Robert et sa troupe…
- Ermengarde, « femme indocile et impossible ». De belle noblesse, elle est d’abord mariée à Guillaume IX d’Aquitaine, « prince des troubadours », dont on connaît le goût pour les douces compagnies féminines et les tentations volages.
Guillaume IX
(au fait ! c'est le grand-père d'Aliénor
d'Aquitaine)
Il ne supporte pas longtemps la hargne de sa femme et son aigreur d’être trompée et humiliée par la présence constante de concubines et… il la répudie ! (il aurait sans doute fallu qu’elle applaudisse !). Elle rentre humiliée en Anjou et est très vite remariée au placide duc de Bretagne, Alain Fergent. Après quelques décennies de vie commune, elle tente de faire casser son mariage pour aller vivre à Fontevraud (mais quelle mouche la pique ?). Comme les évêques refusent, elle doit rentrer à la maison. Têtue quand même, elle réussit à convaincre son époux de se faire moine, pour pouvoir retourner à Fontevraud. Ce dernier se laisse fléchir et meurt au cloître, tandis qu’Ermengarde… rejette le voile à peine Robert d’Arbrissel mort ! (Quelle vocation !!!)
- Philippa, 2ème épouse de Guillaume IX d’Aquitaine, a succédé à Ermengarde à ce poste périlleux (c'est la grand-mère d'Aliénor). Lassée de la compagnie des concubines de son époux, elle aussi se réfugie à Fontevraud.
Bertrade d'Anjou
- Bertrade d’Anjou, femme du Comte d’Anjou, Foulques IV, enlevée par Philippe 1er, roi de France, est poursuivie des foudres de l’église car son royal compagnon est cousin de son mari ! A la mort de ce dernier, elle fait retraite à Fontevraud.
Pour ce qui est des femmes d’origine plus modeste, ce sont souvent des épouses répudiées ou humiliées par leur mari, mais aussi des pucelles faciles et des prostituées. Sans doute leur vient-il aussi le désir de traitements plus doux. A celles qu’on rejette, qu’on condamne ou qui fuient, Robert d’Arbrissel ouvre les bras…
De là à le dire défenseur des femmes, voire féministe, il y a quand même un grand pas, et contrairement à ce qu’on pense souvent de lui, présenté comme un révolutionnaire, loin de réhabiliter les femmes, c’est surtout le mépris envers elles qui ressort.
N’oublions pas qu’en ce « beau » Moyen Âge, la femme est rendue responsable de tous les maux de la terre et lui-même n’en pense pas moins quand il prétend leur résister pour se sentir plus fort… mais aussi pour les sauver, elles, d’elles-mêmes ! L’homme qui dort auprès des femmes pour éprouver sa tentation voit-il en elles autre chose que des tentatrices ? L’homme qui veut soumettre les hommes de sa communauté à une femme pour leur imposer une certaine humilité ne voit-il pas les femmes comme des inférieures ? Une sorte « d’instrument pour le rachat des hommes »… (Comme c’est glorieux pour nous mesdames !)
Et pourtant, c’est à une femme qu’il confie son ordre peu avant sa mort en 1116 pour mieux assujettir ses frères moines, un ordre dédié à la vierge Marie, en se référant aux paroles du Christ sur la croix ; il place Jean au service de Marie et le lui confie par la même occasion : « Mère, voici ton fils… Fils, voici ta mère ».
36 abbesses vont se succéder de 1115 à 1792, toutes issues du milieu aristocratique. Parmi elles, il y aura 14 princesses dont 5 de la famille des Bourbon. Elles seront toutes élues par la communauté avec l’agrément du Roi. L'abbaye est une institution monastique indépendante qui n'a de compte à rendre que directement au pape pour le spirituel, et au roi de France pour le temporel.
L’Ordre Fontevriste que Robert d’Arbrissel vient de créer a une règle de vie qui s’inspire beaucoup de celle des bénédictins : chasteté, obéissance, silence et pauvreté.
Il va aussi s’étendre dans tout le pays, pour être à la fin du XIIe siècle, à la tête de 123 fondations.
Les débuts de Fontevraud en 1101 sont plutôt difficiles ; ils vivent dans des huttes et des grottes. Mais rapidement, grâce à la générosité des Comtes d’Anjou (Vous savez bien… ces fameux Plantagenêt !), Robert commence la construction de deux couvents :
- le Grand moûtier pour les religieuses (le plus grand car elles sont plus nombreuses)
- Saint-Jean pour les moines.
Plus tard apparaîtront :
- Saint-Lazare, pour les lépreux puis les malades en général
- Sainte-Madeleine pour les prostituées repenties et les veuves (quel drôle de mélange !)
Mais nous verrons tout cela dans les prochains articles…
Comme promis, je vous emmène visiter cette superbe et intéressante abbaye de Fontevraud que j’ai mentionnée plusieurs fois dans les articles précédents.

Situons-la d’abord : à quelques kilomètres de Saumur en Anjou (aujourd’hui Maine et Loire), elle est tout près du confluent de la Loire et de la Vienne, près de Candes-Saint-Martin aussi (voir article 23). En s’éloignant de la Loire, elle est située dans un vallon entouré de forêts, autrefois lieu inculte et aride. La vie y était possible toutefois grâce à une source (« fons »).
Dans ce vallon vivait paraît-il un brigand terrible nommé « Evrault » ou « Ebraldi », qui avait fait élever une tour qui lui servait de retraite. Chaque soir, quand la nuit venait, il allumait un feu au sommet pour attirer les voyageurs égarés, les tuer et les dépouiller.
La fontaine d'Evrault :« Fons Ebraldi » ou « Fons Evrault » donnera le nom de ce site : « Fontevraud ».
C’est ici qu’un certain Robert d’Arbrissel va fonder une abbaye. Mais qui est-il,
ce fondateur ? Un simple moine, me direz-vous ! Oui ! Mais qui pose quelques problèmes de conscience, au point qu’il n’a jamais été canonisé.
voyez l'imagination des peintres !
il porte ici une auréole alors qu'il n'a jamais été canonisé
Regardons un peu sa vie pour comprendre les questions qu’il soulève…
Robert est né vers 1045 à Arbrissel (diocèse de Rennes). Son père était le curé du village (ça commence bien !). Contrairement à maintenant, il était très normal et courant à l’époque que les prêtres se marient (il faudrait peut-être le dire au pape !). Si les moines sont alors tenus par leur vœu de chasteté, l’Eglise n’a guère cherché à imposer à ses prêtres de vivre dans le célibat, si bien qu’on était curé de père en fils…
Après des études médiocres, Robert prend donc naturellement la succession de son père comme curé de la paroisse.
Jusque là, rien que de « normal » en somme. Mais voilà que l’évêque de son diocèse de Rennes, Sylvestre de la Guerche, bien qu’ancien soudard, se prend d’avoir des idées très strictes : il dénonce la « simonie », c'est-à-dire le trafic des charges ecclésiastiques (être curé de père en fils) et le « nicolaïsme », qui est le manquement des clercs à la chasteté… et demande à Robert de l’aider et de prêcher dans ce sens.
Robert d’Arbrissel va donc le soutenir dans cet effort de moralisation du clergé breton. Mais imaginez ce curé dont le père était marié, peut-être l’est-il lui-même... en tout cas il a très certainement connu des femmes, il apprend tout à coup (enfin on lui dit) que tout ça est très mal et il se découvre coupable de ces deux maux qu’il doit combattre maintenant : le mariage des prêtres et leur manquement à la chasteté ! Il en résulte pour lui un sentiment de culpabilité pour une faute jusqu’alors insoupçonnée… d’autant plus vif car tardif ; il a plus de 30 ans et les habitudes… sont ce qu’elles sont!
Le conflit intérieur qui s’installe en lui doit être bien grand et douloureux. Il a l’âme fêlée ! Converti à la morale nouvelle, il veut sortir les autres de la boue où il croit maintenant s’être vautré et se châtier lui-même, châtier cette chair qu’on vient de lui apprendre à haïr. Il a bien sûr des détracteurs (en particulier le nouvel évêque de Rennes, Marbode) mais le pape Urbain II le soutient et lui confie officiellement une mission de prédication (en 1096).
Il part donc au « désert », en forêt de Craon, à la limite de la
Bretagne et de l’Anjou, mener la vie ascétique de l’ermite pour prêcher, affronter la tentation et s’obliger à la combattre. Je m’explique : en fait, il n’est pas seul.
Dans les forêts de l’Ouest de la France, en cette fin du XIe siècle, les ermites se bousculent et « jamais désert ne fut si peuplé », d’autant qu’ils sont suivis par toute une foule.
Le talent de prédicateur de Robert attire à lui une troupe de pénitents des deux sexes… « Hommes et femmes vont pêle-mêle et pêle-mêle s’étendent, la nuit, au milieu des bois ».
Dans un accoutrement digne des hippies de notre temps Robert d’Arbrissel mène une vie de parfaite chasteté au milieu de cette foule, partageant même la couche des femmes pour mieux résister à la tentation.
« Il mate sa chair par les privations et les sévices », des sévices qui peuvent aller loin en cet âge féodal : deux de ses compagnons se livrent à des gestes insensés qui éclairent le sien. Pour prouver à des femmes qui veulent les séduire tout l’empire qu’ils ont sur leurs sens, l’un se brûle le bras avec un tison, l’autre se couche sur un lit de braise et invite sa séductrice à l’y rejoindre. C’est l’épreuve du feu. Mais Robert est plus fou que les autres ; ce n’est pas au feu, substitut de la chair, qu’il s’affronte, mais à la femme elle-même, corps à corps. Son péché est d’orgueil : se croire plus fort que le désir qui le hante.
Tout cela ne démontre pas un comportement très sain. C’est là que le bât blesse pour plus tard une éventuelle canonisation. Deux théories s’affrontent : certains voient en Robert d’Arbrissel un ancêtre du féminisme, d’autres un idéaliste extrémiste, considérant la femme comme cause du mal… le diable quoi ! C’est pour cela qu’il l’affronte comme le pire des supplices… mais de manières assez variées : trop doux avec les unes, il ne dédaigne pas de partager leur couche, trop dur avec les autres, il les expose à la faim, la soif, la nudité.
Ces comportements commencent à faire jaser et le nouvel évêque de Rennes, Marbode, lui adresse une lettre où il lui reproche de troubler l’ordre moral et social. Pour mieux contrôler ce prédicateur itinérant d’un genre nouveau on l’oblige alors à se poser dans un endroit suffisamment reculé (quand même!) et c’est ainsi que Robert fixe sa troupe dans ce vallon de Fontevraud, où il va fonder une impressionnante abbaye.
C’est ce que nous verrons la prochaine fois, mais aussi qui sont ces femmes qu’il attire tant et pourquoi son choix d’une abbesse à la tête de l’abbaye…
La mort d’Aliénor d’Aquitaine ôte à Jean sans Terre une aide et un soutien précieux contre le Roi de France Philippe-Auguste.
De plus, s’être débarrassé de son neveu Arthur, vraisemblablement en l’assassinant, et de sa nièce, en l’emprisonnant à vie, pour ne plus avoir de rival pouvant prétendre à la couronne d’Angleterre, n’arrange en rien la réputation de Jean sans Terre, qui, déjà roi félon, acquiert une réputation d’homme impitoyable.
Il ne trouve grâce qu’aux yeux des Anglais, sans toutefois faire l’unanimité des « Barons ». Tout cela se passe en France, loin de chez eux. Ils ne se sentent peut-être pas très concernés et voient surtout ce qu’il leur a apporté : citons notamment la naissance d’une nouvelle et puissante marine.
Il encourage les chantiers navals et fait de Portsmouth le nouveau siège de la marine. Durant son règne, des améliorations sensibles sont réalisées dans la conception des bateaux, notamment l’addition de voiles et de châteaux amovibles à l’avant. Il crée également les premiers grands navires de transport. En fait, il est parfois crédité de la fondation de la « Royal Navy » moderne.
En France, par contre, Philippe-Auguste fait maintenant une guerre ouverte à Jean sans Terre.
Avec le soutien des vassaux d’Arthur, Philippe-Auguste lance l’offensive en Normandie contre Jean sans Terre, qui
commet l’erreur de rentrer en Angleterre.


Château-Gaillard tombe et Philippe-Auguste peut envahir l’ensemble de la Normandie : Falaise, Caen, Bayeux, Rouen…en deux ans de campagne. Puis il se tourne vers la vallée de la Loire... Philippe-Auguste prend d’abord Poitiers en 1204, puis Loches et Chinon en 1205.
L’incroyable réussite de Philippe-Auguste amène ses rivaux à s’unir contre lui. Les principaux coalisés sont :
Othon IV, Empereur romain-germanique, Renaud de Dammartin, Comte de Boulogne, le Comte Guillaume 1er de Hollande, le Comte de Flandres et bien sûr, Jean sans Terre. S’ensuivent des batailles,
surtout dans le Nord de la France, dont la plus célèbre reste la
«bataille de Bouvines » en
1214,
qui voit la coalition dissoute dans la défaite.
Philippe-Auguste rentre à Paris en vainqueur. Sa victoire est totale et ses ambitions ne s’arrêtent pas là : il va jusqu’à
essayer de prendre sa couronne à Jean sans Terre.
Ce dernier connaît des difficultés en Angleterre. Il doit signer la « Magna Carta » avec les barons, un document qui limite ses pouvoirs ; c’est une des bases de la démocratie britannique, la royauté en Angleterre n’est dorénavant plus absolue.
Prétendant avoir signé sous la contrainte, il reprend sa parole. Mécontents, une partie des barons anglais offrent alors la couronne à
Louis (futur Louis VIII, fils de Philippe-Auguste), qui ne réussit toutefois pas à conquérir le royaume.
Louis s’installe à Londres, mais le pape, Innocent III, va sauver Jean sans Terre en le soutenant et en excommuniant Louis. Il s’en est fallu
de peu.
Jean n’a jamais si bien porté son surnom : né sans terre…il finit presque sans
terre…
Il meurt peu de temps après, de dysenterie, en 1216.
Jean sans Terre est enterré dans la cathédrale de Worcester.
C’est le premier roi de la dynastie Plantagenêt à être enterré en Angleterre. Sa femme, Isabelle d’Angoulême, par contre, est enterrée à Fontevraud, où elle rejoint une grande partie de la famille : Henri II Plantagenêt, Richard Cœur de Lion et Aliénor d’Aquitaine.
En tout cas, il perd une grande partie de ses possessions françaises (voir la carte).
C’est ainsi que nos régions de Touraine et d’Anjou, qui nous intéressent plus particulièrement, sont rattachées à la couronne de France.
Philippe-Auguste agrandit considérablement le royaume de France en confisquant les terres de Jean.
C’est aussi le premier roi qui fait porter sur son sceau le titre de
« Roi de France »
au lieu de « Roi des Francs », et ce dès 1190.
La prochaine fois, nous ferons une halte dans l’abbaye royale de Fontevraud, où sont enterrés ces rois et reines Plantagenêt dont nous avons fait la connaissance au cours de ces dernières semaines.
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